vendredi 16 novembre 2007

Purpose Webmag N°6

Il est entendu que la photographie entretient des rapports étroits avec la mémoire. On a tant écrit sur les notions de trace, d'empreinte, d'index… À juste titre, le pouvoir documentaire de l'image photographique a été mis en évidence. On a peut-être moins insisté sur le fait que la mémoire opère un travail, longtemps après la production des images et leur diffusion. Loin d'être figée, elle participe aux mouvements de l'histoire, personnelle ou collective, que nous portons comme un emblème et un fardeau, et qui est la part fondamentale de notre identité.
L'imagerie mentale qui nous accompagne dresse la carte mouvante de nos fantasmes, de notre culture, et s'enrichit sans cesse de nos rencontres. Nous collectons et archivons les images qui se redistribuent en réseau. Des connections s'établissent, font sens : les idées prennent vie.
Intimité du souvenir, Histoire, collection aide-mémoire, documents d'artistes, mémoire du corps, archéologie, action du temps, immuabilité… Autant d'aspects évoqués par les auteurs présentés dans ce sixième numéro de purpose. Que ces artistes soient vivants ou morts, leurs images se rencontrent et nous invitent à parcourir les méandres de la mémoire.

Ce numéro 6 du web magazine Purpose nous propose les dossiers photos suivants:
Brigitte Lustenberger What You See

Carlo Mollino Villa Zaira
Fulvio Rosso La pelle dell'anima
Yves Klein Obsession de la lévitation
Angelo Mosca Parigi val bene una messa
Françoise Huguier J'avais huit ans
Marc Garanger Identification d'une guerre
Hervé Jézéquel De mémoire de pierre
Unité INSERM U913 Imagerie du Système Neuronal Entérique
Musique de / music by Éric Cordier

Je vous invite donc à feuilleter et à déambuler entre les albums de ces dossiers photographiques en cliquant ici

Pour les plus curieux, cliquez sur archives pour accéder et visualiser les numéros précédents.

mercredi 14 novembre 2007

Le diaphragme


L’appareil photographique doit beaucoup de sa séduction au diaphragme à iris qui ajoute au trou rond de l’objectif un organe délicat, subtil et d’une vivante ingéniosité. C’est une corolle de lames métalliques qu’on peut éloigner ou rapprocher de son centre, augmentant ou diminuant ainsi l’ouverture utile de l’objectif. Il y a de la rose dans ce dispositif, une rose qu’on peut à volonté fermer ou épanouir.Ce n’est pas tout. A cette troublante anatomie, le diaphragme ajoute une physiologie d’une très vaste magique portée. Car tous les photographes savent qu’en fermant le diaphragme on diminue l’entrée de la lumière dans la chambre noire, mais qu’on augmente en revanche la profondeur de champ. Inversement, en augmentant son diamètre, on perd en profondeur de champ ce qu’on gagne en clarté. Rien de plus universel en vérité que ce dilemme qui oppose profondeur et clarté, et on oblige à sacrifier l’une pour posséder l’autre. On appartient à l’un ou à l’autre de deux types d’esprits opposés selon que l’on choisit la clarté superficielle ou la profondeur obscure. « Le défaut majeur des français, disait mon maître Eric Weil, c’est la fausse clarté ; celui des allemands, c’est la fausse profondeur ». C’est naturellement dans le portrait que l’option devient la plus urgente. En diaphragmant plus ou moins, on donne plus ou moins d’importance aux plans éloignés qui se trouvent derrière le sujet, et tout ce qui est accordé d’attention à ces arrière-plans est refusé au sujet portraituré. Si la Joconde avait été photographié par Leonard de Vinci, il aurait à coup sûr fermé au maximum - un trou d’aiguille - puisque derrière ce visage au sourire célèbre, on distingue parfaitement un lointain paysage avec ses rocailles, ses arbres et ses lacs. Encore faut-il que ce "fond" - qu’il soit rural ou urbain, intime ou architectural - ait une existence propre et ne se réduise pas à quelques attributs attachés symboliquement à une figure humaine centrale, comme par exemple les arbres du Paradis flanquant le couple Adam et Eve, ou le château dont la silhouette crénelé se découpe derrière le portrait d’un seigneur. Il faut au contraire qu’il ait une présence autonome assez forte pour concurrencer celle du ou des personnages menacés à la limite d’être « avalés » par la paysage où ils ne joueront plus que le rôle modeste d’éléments humains à côté de la faune et de la flore. Dès lors, la présence ou l’absence d’un décor d’arrière-plan prend une signification de vaste portée dont on retrouve l’équivalent en littérature, voire dans les sciences humaines. Car il n’est pas indifférent dans un roman que le héros soit décrit lui-même, abstraction faite de ses origines ou de son milieu, sur fond indifférencié - à diaphragme ouvert - ou au contraire à diaphragme fermé, replacé dans un ensemble socio-historique dont il est solidaire et où il puise sa signification. Si l’on parcourt les grands romanciers français du XIXème siècle - Stendahl, Balzac, Flaubert, Hugo, Maupassant, Zola - on constate que l’ouverture du diaphragme varie de l’un à l’autre et qu’elle a très grossièrement tendance à diminuer. Le personnage présenté par Stendhal sans son milieu ou en contradiction avec ses origines - Julien Sorel - s’y intègre au contraire profondément avec Zola pour n’être plus qu’une des données du milieu social, lequel constitue le véritable sujet de l’étude romanesque. Stendhal : f4 ; Zola : f16.


Michel Tournier, Petites proses, Gallimard, Folio n° 1768, pages 140-142.


Pour voir à quoi ressemble un diaphragme, cliquez ici

mardi 13 novembre 2007

Lettres et photos d'Egypte



Présentation de la quatrième de couverture :

« Plus d'un siècle après le voyage en Egypte de Gustave Flaubert et de Maxime Du Camp, deux amis, l'un écrivain, l'autre photographe, remontent le Nil, du Caire à Assouan, avec le projet d'écrire un livre qui mêlera textes et photographies. Naturellement, le projet évolue durant le voyage. Et il n'est publié que bien longtemps après... Peut-être plus qu'à une ‘visite’ de l'Egypte, c'est au sens du voyage aujourd'hui que nous convoque le dialogue entre les photographies intimistes du regardeur et les lettres que l'écrivain rédigea (sans les leur expédier...) pour ses amis restés en France. Les correspondants deviennent des acteurs d'un périple qui ignore les tour operators et les circuits obligés pour révéler, entre plaisir et exaspération, un mode singulier de la découverte. La succession des lettres, qui respecte leur chronologie, organise une progression dramatique et sensible du récit pendant que les photographies, en contrepoint, choisissent l'Egypte comme cadre pour un portrait amical d'Hervé Guibert. »

Extrait :« Assouan, le 26 mars 19..A qui ? Il y a dans l’oasis des solitudes pleines de félicité : un enfant au milieu des palmes, un trait blanc vivant dans ces fameux verts, il vient de se laver, il fera galoper son âne, pour l’instant seul un oiseau blanc lui rend visite. Il achève son travail : il attrape à bras-le-corps un morceau d’oasis, il l’arrache, il le charge sur son âne et il le traîne dans le désert, sans autre raison que de le raviver. Qui donc j’embrasse si ce n’est lui ? »

Hervé Guibert, Hans Georg Berger, Lettres d’Égypte : du Caire à Assouan, 19.., Arles, Actes Sud, 1995, p.65.

Pour plus d'informations sur l'oeuvre hybride (textes et photographies) d'Hervé Guibert, allez voir par ici

mercredi 7 novembre 2007

Approche d'un tableau


Une rétrospective Gustave Courbet (1819-1877) se tient actuellement jusqu'au 28 janvier au Grand Palais. Courbet, chef de file de l'école réaliste , nous offre un travail bien enraciné dans son terroir et bien nourri de son engagement politique.
Son tableau de 1854 " Les cribleuses de blé " est représentatif de ce volet important de sa peinture. Une analyse en fonction du contexte historique est disponible ici

lundi 5 novembre 2007

L'ultime image



Présentation du dernier roman de Laurent Graff : Cela sonne comme un arrêt : la dernière photo. Comme il y a le dernier verre, le dernier jeton ou l’ultime message. Graff invente la forme neuve de la roulette russe : l’objectif à l’œil, comme le canon tout contre la tempe. On presse : y a-t-il une vie, passé le couperet de l’ultime clic ? Jeu, set et match ? Neigel, le héros, se cogne à tous les angles d’un deuil amer, celui de M. Un jour à Rome, Méphisto, entendez un sieur Giancarlo Romani (un homme que l’humain intéresse, ex-prêtre) lui offre un voyage et un appareil photographique. Règle du jeu : clore la bobine en prenant « la dernière photo ». Il n’est pas seul à jouer : d’autres sont là, comme lui, avec leur dernière case à cocher : un Japonais, maître-pêcheur de carpe, un ex-mannequin et Eros (de Bilbao). Alors, que prendre dans les rets du viseur ? Une photo qui tout résumera, apocalypse intime, une photo pour rien, une photo de rien, un souvenir à loger au coin d’un miroir, un fragment d’idéal. Geste dérisoire, simple pression, mais choix décisif. Chacun choisira de prendre ou de ne pas prendre LA photo. Neigel, lui, en fera un rendez-vous fantomatique, une hallucination douce, en reviendra plus léger.Tout cela semble bien innocent. Vraiment ?
Extrait: "J'ai cessé de prendre des photos il y a vignt ans, après la mort de M. J'avais à l'époque un Mamiya 35 mm de bonne tenue; je faisais uniquement de la couleur. Je remplissais des alblums entiers. Partout où nous allions -dès que son état de santé le permettait, nous partions en escapade-, j'emportais mon appareil. Je fixais sa présence et en tirais une image, comme pour arrêter ou ralentir le temps, l'empêcher, comme des bâtons dans les roues. Chaque photo était une carte abattue dans la bataille que nous livrions. M. est morte un jeudi, le 7 septembre. J'ai rangé mon appareil et je ne l'ai plus ressorti.
La photographie, aujourd'hui, a perdu beaucoup de son âme avec l'avènement des appareils numériques. Les photos n'ont plus ce caractère crucial et définitif qu'elles avaient du temps de la photographie argentique. Bonne ou mauvaise, une photo était irrévocable et était décomptée de la pellicule. Le développement du film révélait de manière implacable, dans l'ordre chronologique, images réussies et images ratées; impossible d'échapper à la sentence et aux statistiques. Même s'il était toujours permis de multiplier les photos et de renouveler la pellicule, chaque prise de vue avait une valeur unique, et représentait un petit miracle. La dernière photo avait un statut distinct, une saveur particulière. Bien souvent, elle était bâclée, expédiée, pour en finir au plus vite; mais parfois, elle était, au contraire, retardée, soignée, calculée, pour finir en beauté. Alors, on rembobinait.
A la mort de M., il restait quelques photos dans l'appareil. Je les ai prises en fourrant le boîtier sous un oreiller, comme on vide une bouteille dans un évier, pressant le déclencheur en aveugle.
Lien: je vous invite à cliquer sur le terme vidéo pour suivre un entretien de l'auteur à propos de son dernier roman.

dimanche 4 novembre 2007

Moroccan Graffiti

Moroccan graffiti

Exposition photographique de Thami Benkirane
Du jeudi 8 novembre au samedi 29 décembre 2007
à la galerie de l’institut français de Fès

Vernissage le jeudi 8 novembre à 18 H 30




Cette série de photographies se fonde sur l’esthétique de la « troisième image ». Celle qui résulte, lors d’un diaporama, de la projection en fondu enchaîné de deux images.
Techniquement, cette écriture photographique qui évoque le palimpseste (cliquez sur ce terme pour saisir sa signification) repose sur la surimpression d’images directement à la prise de vue sur film argentique.
L’auteur éprouve un attachement sensible et sensuel à la matière rebut, aux graffitis oblitérés ou tenaces, aux fragments d’affiches lacérées, à la rouille, au délabrement des murs, à la ruine… et à tout ce qui révèle l’implacable travail d’érosion du temps.
Cette alchimie coloriste et plastique de la troisième image donne lieu à des rencontres formelles et graphiques dont le décalage par rapport à la réalité bouleverse notre sensibilité visuelle habituelle.

jeudi 1 novembre 2007

Lectures à la clef...





A la faveur de la lecture entamée cette semaine de la nouvelle de Michel Tournier intitulée "Les suaires de Véronique", j'ai évoqué les écrits de cet auteur majeur de la littérature française contemporaine et en particulier ses essais où il a associé texte et image. Par exemple, c'est dans Le "Tabor ou le Sinaï"(1988) qu'il a consigné ses reflexions sur la peinture. La photographie est convoquée dans "Des clefs et des serrures" (1979), "Vue de dos" (1981), "Rêves" (1979).

"Petites proses" (1986) nous donne à lire des textes parus dans Des Clés et des Serrures et le "Vagabond immobile" (recueil de réflexions parus en 1984).



Dans un passage de la nouvelle "Les suaires de Véronique", l'auteur évoque certaines conceptions esthétiques relatives au nu. Je vous invite en cliquant ici à prolonger significativement votre lecture.
Le texte qui va suivre (et que j'illustre avec l'une de mes images) est extrait de son essai "Des clefs et des serrures" et il est intitulé "L'esprit de l'escalier":

"Dans la structure imaginaire privilégiée que constitue la maison, Gaston Bachelard attribuait un rôle fondamental au grenier et à la cave. A la maison toute de plain-pied, comme à l’appartement qui en est l’équivalent, il manque une dimension importante, la dimension verticale avec l’acte de monter et de descendre qui lui correspond. Cette dimension verticale, c’est l’escalier qui la matérialise, et plus particulièrement ces deux escaliers antithétiques et complémentaires : celui qui descend à la cave et celui qui monte au grenier, car, notez-le bien, on descend toujours à la cave, et on monte toujours au grenier, bien que la logique la plus élémentaire exige aussi l’opération inverse.Or, si ces deux escaliers ont en commun un certain mystère et l’inconfort de leur raideur, ils possèdent des qualités bien différentes par ailleurs. Le premier est de pierre, froid, humide, et il fleure la moisissure et la pomme blette. L’autre a la sèche et craquante légèreté du bois. C’est qu’ils anticipent chacun sur les univers où ils mènent, lieu d’obscurité et de durée épaisse, maturante et vineuse de la cave, ciel enfantin et poussiéreux du grenier où dorment le berceau, la poupée, le livre d’images, le chapeau de paille enrubanné.Oui, c’est bien cela : l’escalier est anticipation du lieu où il mène, et cette anticipation atteint son degré le plus ardent lorsqu’il monte de la salle du tripot à la chambre de passe et s’emplit des balancements d’une robe outrageusement échancrée et parfumée.On devrait instituer une société protectrice des escaliers. L’architecture misérabiliste qui les supprime ou les réduit à la portion congrue est déplorable. Les tours gigantesques se condamnent elles-mêmes en rendant invisibles les ascenseurs, ces ludions funèbres, ces cercueils verticaux et électriques. Une vieille loi de l’urbanisme, ou de l’urbanité ? voulait qu’une volée de marches n’excédât pas le nombre de vingt et un d’un palier à l’autre. C’était la mesure humaine.Il est vrai qu’il y a aussi l’escalier inutile, absolu, monumental et solennel. Celui-là ne connaît pas de mesure. Maître de la maison, il exige souverainement ces deux choses que le monde moderne tend de plus en plus à nous refuser : l’espace et l’effort.L’espace, le grand escalier d’apparat, déployé comme un vaste éventail, le dévore à belles dents. Dans un palais, il revendique le principal, le centre, il rêve visiblement de tout prendre, d’envahir la totalité du volume intérieur. Il nous suggère de vivre sur ses marches, de dormir sur ses paliers. Et il prend tout en effet sur la scène du Casino de Paris ou des Folies Bergère lorsqu’il étale, comme un immense et profane reposoir, les chairs les plus avenantes, somptueusement déshabillées. Mais monter un escalier est dur, le descendre périlleux. Qui ne se souvient du cri de défi de Cécile Sorel au terme du dangereux exercice que lui imposaient sur scène ses falbalas et ses cothurnes de strass :

« L’ai-je bien descendu ? »"



Dans la même veine, je vous invite à lire le texte qui donne son titre à l'ouvrage en question en allant le chercher ici